Xylella, es-tu là ?

Récemment débarquée en Italie depuis les lointaines Amériques, la bactérie Xylella s’attaque à plusieurs variétés d’arbres et menace de se propager dans tout le continent. En Corse, sa présence est attestée depuis 2015 et inquiète de nombreux oléiculteurs.

Xylella, késaco ?

Commençons par un peu de botanique. Xylella contamine certains végétaux, dont elle obstrue le xylème, ce vaisseau servant à conduire la sève depuis les racines jusqu’aux feuilles, et avec lequel la bactérie partage la même racine grecque (“xylon”, le bois).

À tous les férus d’étymologie, précisons que le nom complet de la bactérie est Xylella fastidiosa, c’est-à-dire qu’il est difficile de la cultiver – et donc de l’étudier – en milieu artificiel.

Enfin pour les amoureux des belles lettres, ajoutons que c’est la mouche pisseuse qui est un des principaux vecteurs naturels de la bactérie, avec de nombreux autres insectes piqueur-suceurs de sève eux aussi susceptibles de colporter Xylella d’arbre en arbre.

Des rameaux séchés dans une belle oliveraie de Balagne, Corse. © In Olio Veritas

Xylella et l’olivier

Il existe différentes sous-espèces et souches de la bactérie, auxquelles correspondent plus de 300 plantes-hôtes différentes : vigne, olivier, amandier, agrumes, caféier… Par ailleurs, une souche nocive pour la vigne, par exemple, peut se révéler inoffensive pour l’olivier. Et vice versa.

En 2013, les oléiculteurs de la région des Pouilles, en Italie, découvrent dans leurs oliveraies plusieurs arbres atteints d’un mal étrange. Certains rameaux sont desséchés et leurs feuilles paraissent brûlées. De nombreux oliviers, gravement atteints, meurent peu à peu. Ils sont victimes de ce que la communauté scientifique appellera ensuite le Complexe de dessèchement rapide de l’olivier (CoDiRO), imputable à une souche de la sous-espèce Xylella fastidiosa Pauca. En l’absence de traitement efficace, des mesures drastiques sont mises en place pour enrayer la propagation de la maladie, avec le déploiement d’un cordon sanitaire à l’intérieur duquel tout olivier atteint doit être détruit, ainsi que les arbres situés dans un rayon de 100 mètres !

Un olivier infecté par la bactérie "Xylella fastidiosa" abattu par les autorités italiennes à Oria, près de Brindisi, en Italie, le 13 avril 2015.

Abattage d’oliviers centenaires contaminés par Xylella dans les Pouilles, 2018 – © Le Monde

Mais comment es-tu arrivée là, Xylella ?

Ce ne sont a priori pas les mouches pisseuses qui ont traversé l’océan. Selon l’hypothèse la plus communément admise, ce sont des végétaux déjà infectés par Xylella qui auraient été importés imprudemment dans les Pouilles au début des années 2010.

Malgré les mesures d’endiguement prises en Italie dès la découverte de la bactérie, le développement récent de foyers en Espagne, en Allemagne et en France laisse à penser que d’autres plants infestés furent malheureusement importés ces dernières années, passant à travers les contrôles phytosanitaires pourtant renforcés depuis 2013.

En 2015, c’est ainsi une autre souche de la bactérie, dite Multiplex, qui a fait son apparition en Corse, et qui s’est depuis propagée dans toute l’île, à la faveur du vaste tissu végétal du maquis. Bien que cette souche semble pour le moment beaucoup moins agressive pour l’olivier, de nombreux oléiculteurs corses s’inquiètent qu’elle puisse tuer leurs arbres à feu lent, mais aussi du risque que la souche « tueuse » Paucadébarque à son tour sur l’île.

Randonnée du Capu Rossu dans le Golfe de Porto, au milieu des oliviers et chênes sauvages. © In Olio Veritas

Face à ces risques, Fabienne Maestracci, oléicultrice dans la région de Bonifacio et vice-présidente du Syndicat interprofessionnel des oléiculteurs Corses (SIDOC), tire la sonnette d’alarme.

Dépêchez-vous de boucler votre reportage [sur l’huile d’olive] car dans quelques années il n’y aura peut-être plus d’oliviers !

C’est avec ces paroles peu rassurantes que Fabienne nous accueille dans son exploitation près de Bonifacio. “Je vous préviens, je vais surtout vous parler de Xylella”, embraye-t-elle, visiblement soucieuse de sensibiliser autant que possible au sujet de la bactérie.

Ne pas prendre Multiplex à la légère

Les dégâts causés par cette souche sont bien moins foudroyants qu’avec Pauca. Mais Fabienne assure découvrir chaque jour de nouveaux rameaux atteints dans son verger. Elle craint de voir ses oliviers, dont certains datent de l’époque Romaine et ont traversé des siècles et des siècles, mourir en quelques années.

Face à ce désarroi, elle déplore le peu d’écoute et de soutien de la part des pouvoirs publics, qui refusent selon elle de voir le mal en face “n’ayant pas les moyens ni l’organisation nécessaires pour affronter une crise phytosanitaire” si elle se déclarait. Des pouvoirs publics qui pour l’instant jugent plus important de la convoquer à des réunions intersyndicales au sujet de l’ornementation des ronds-points…

Un rond point aux plantes exotiques bien entretenu, à Ajaccio. © In Olio Veritas

Bloquer l’importation de plantes en Corse ?

Elle leur reproche aussi de ne pas prendre de mesures suffisamment strictes vis-à-vis de l’importation de végétaux sur l’île. Pourtant, de nombreuses espèces réputées hôtes de la bactérie sont déjà interdites d’importation, ou très surveillées. Mais Fabienne prône l’interdiction totale des importations, pointant du doigt le manque de traçabilité de la filière pépiniériste.

Elle s’émeut qu’on prenne ainsi le risque de mettre en péril la culture de l’olivier, ancrée dans le paysage et les traditions corses depuis des siècles, au profit de l’importation de polygales à feuilles de myrte – ou d’autres végétaux hôtes de Xylella – voués à être plantés dans le jardin de résidences secondaires…

sc et avenir polygales à feuilles de myrte

Un traitement pour lutter contre Xylella à Propriano, en Corse, le 31 juillet 2015 – © Sciences & Avenir

Si Fabienne pointe du doigt le lobby des pépiniéristes, ces derniers dénoncent quant à eux « une campagne de calomnie » à leur égard. Même s’ils déplorent évidemment l’arrivée de Xylella sur l’île, ils maintiennent que l’olivier ne semble que très peu sensible à la souche Multiplex et affirment que des contrôles sanitaires drastiques, ainsi que les interdictions d’importation – qu’ils déclarent respecter à la lettre – suffisent largement à empêcher l’arrivée d’autres souches sur l’île.

Bref, chacun se renvoie la balle, pendant que les autorités comptent les points. Espérons simplement que les oliviers corses ne connaissent pas d’ici quelques années le même sort que ceux des Pouilles.

 

Les auteurs de In Olio Vertitas : Fascinés par l’Olivier, Mathilde et Matthieu parcourent la planète à la rencontre d’oléiculteurs pour saisir les enjeux de la culture, de la production et de la consommation d’huile d’olive. Retrouvez leurs découvertes et récits sur inolioveritas.org et www.instagram.com/inolioveritas.

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